Le Chemin

    L'élan sourd du vent s'étend sur la vallée; pour un court instant, des ondes dérangent la surface d'un lac. Les pins tremblent sous l'impulsion de la pluie. Sur les collines, quelques roches dégringolent et viennent s'écraser sur le sol. Un bruit plus ample résonne, qui peu à peu se rapproche. Le grondement d'un moteur vient troubler le silence monacal. Nolan a les mains sur le volant. Les arbres défilent sur les cotés, floutés par la vitesse. A l'issue de ce couloir gris qui traverse la forêt de Peaks Win, des montagnes se dessinent, dressées devant l'horizon. A droite, un sentier passe comme un courant d'air. Nolan y jette un rapide coup d'oeil, comme chaque jour. Les branches et les feuilles y sont si épaisses que malgré toutes ces années de routine, il n'en a jamais vu la fin. Ce léger sillage qui s'engouffre dans la masse verte importe peu. Ce sentier ne symbolise que la fin de ce 23 Janvier, la fin d'une boucle; il ne symbolise que les dix minutes qu'il lui reste à conduire. Les yeux rivés sur le bitume qui se déroule devant lui, Nolan ralentit jusqu'à se trouver à l'arrêt. Rouge, orange, vert. Il tourne à gauche, des maisons se dressent, identiques, de petits pavillons sur lesquels des drapeaux se débattent, de simples escaliers blancs; de maigres jardins où l'herbe semble davantage s'enfoncer dans le sol que de se tourner vers le ciel. Ses pensées vagabondent, passant en revue les plaisirs salvateurs qui le soulageront de sa journée. Une journée où la sciure lui barrait la vue, volant dans tous les sens dans ce hangar gigantesque. Ses oreilles bourdonnent. Il pense à l'eau chaude qui jaillira du pommeau de douche, inondant son corps pour le laver du son de la scie. Il éteint le moteur; la clef tourne dans la serrure. Nolan s'engouffre chez lui. Un soulagement l'étreint; le contrôle, l'emprise. Il se tient un temps debout, le sourire aux lèvres, puis allume la lumière. Il connaît la courbe de tout objet, le défaut de la lampe, la cicatrice sur la table, la chaise sans barreaux, et les peintures d'ombres qu'ils forment ensemble sur les murs. Il s'avance, lance son sac sur le sol et se déshabille pour aller se laver.

La nuit est derrière les rideaux. Nolan traverse la salle de bain, dans la cuisine il ouvre le frigo, une lumière pâle et un léger flux froid parcourt son torse. Il empoigne un pack de bières et le pose sur la table juste devant la télé. L'écran s'anime doucement, un concert de couleurs vives. Nolan s'enfonce dans le fauteuil et son index active le levier de la canette, aussitôt il la porte à sa bouche, la mousse n'a pas le temps de s'échapper. Gorgée après gorgée, ses pensées s'estompent doucement, chaque image captive ses sens; son existence s'évapore parmi les pixels de l'écran de fumée. Dehors, le vent se lève et la pluie bat contre la vitre. Il fait sombre et les oiseaux ne chantent plus. L'eau ruisselle le long des maisons entourées d'arbres. Une enfant lit un livre sous sa couverture, les Georges se sont réunis autour d'un western, un couple amoureux dîne à la chandelle et des éclats de rires résonnent dans un bar. Nolan lui, n'est plus là. Nolan n'est plus ce qu'il est. Il n'est plus qu'un vertige… C'est ce sentiment précis qu'il avait tant désiré durant cette longue journée : une porte de sortie qui s'entrouvre un instant, une échappatoire. Un couloir ouvert sur un monde où chaque chose est diluée par le néant. Nolan réside dans un nuage, il est blotti contre les parois de son coton, isolé, décanté.
La lumière bleutée rencontre son visage. Par sursauts, des éclairs illuminent la pièce. Il
regarde le vide et le vide est partout. Seuls des araignées guettent leurs proies sur de larges

toiles dans les recoins de la pièce. L'alcool monte progressivement, Nolan attend le virage,
ce point de passage où il parviendra à des pensées sans encombres.

Recouvert d'ivresse, le sel de ses larmes heurte ses lèvres. Son visage devient lisse, les imperfections se gomment et la réalité s'embellie. Il ne contrôle plus ce qu'il ressent, bercé par le hasard de son état. Les rages, les peines et les joies s'entremêlent dans un désordre confus. Il comble les lacunes du jour, s'installant dans ce nid d'émotions, où tout est décuplé. Nolan peut sentir le poids de son existence, lourde comme un fardeau. Il se met à crier, il se soupèse, il danse et gesticule. L'alcool est euphorique, son corps anesthésié vibre tout entier. Ses mains dansent devant son visage et il scrute chaque détail de ses doigts.

Canette à la main, Nolan se balance, arpentant la pièce avec maladresse, se courbant en avant, puis en arrière. Il tombe et se relève, rit aux éclats, pleure comme un enfant. Ses dents brillent au milieu du salon. C'est le sourire d'un fou, un sourire bancal. Il renverse sa bière et un océan apparaît sur le plancher, de la mousse flotte à sa surface comme un reflet de nuage. Nolan insulte le plafond, le plafond est un menteur, le plafond n'est qu'une illusion qui lui cache le ciel. Heurtant les meubles, Nolan se débat contre le vide, les bras en l'air, puis s'écroule soudainement sur le sol. Des minutes sans noms se déroulent parmi les ombres qui les effacent. Des poussières tombent lentement. Les cadavres de bière sont à ses côtés, la télé est toujours en marche. Il s'est assoupi, les secondes sont marquées par un cliquetis qui résonne dans le silence du salon; une horloge au mur; marquant le temps qui passe. Des regrets et des choix surgissent. Il les ignore, Nolan s'est endormi…

Les yeux collés, la bouche pâteuse, le corps défait, il est cinq heure. Nolan assemble le puzzle morcelé de son existence. Un rayon de soleil traverse la cuisine, la poussière en suspension s'illumine. Les arbres se balanceront jusqu'à la nuit tombée et les oiseaux combleront le silence des hommes sur le chemin de l'usine. Le filtre est à sa place, la tasse est mise sur la table, l'interrupteur est actionné. La machine à café sirote doucement l'eau de son réservoir. Les tranches de pain brûlées s'échappent dans un élan révolté. Nolan les attrape et les badigeonne à son image, rien n'est constant, rien ne s'étale, de larges morceaux de beurre se trouvent seuls, de petits glaçons jaunes qui fondent au soleil. Nolan est d'humeur changeante, il y a des jours comme celui-là, où il ne se sent pas de prendre part au jeu de la vie. Pourquoi sourirait-il ? Pourquoi dirait-il bonjour à ses voisins ? Ressent-il seulement une envie dissociée de ses habitudes?

C'est un matin clair, l'air est vif et arbore des couleurs d'espoir. Nolan n'est qu'au début de sa boucle, l'espoir lui est invisible. Une fatalité lui pèse, il commence une journée prédéterminée. Il sait ce qu'il fera à chaque heure, chaque minute, chaque seconde… Il prépare le sandwich qu'il mangera à midi et empoche les cigarettes qu'il fumera aux pauses de 10 et 15 heures… Que pourrait-il changer pour rendre ce jour plus attirant ? plus étonnant ? Tout se ressemble, et au bout, Nolan n'y voit que la mort. Sa vie entière n'est
qu'une interminable journée.


En caleçon, Nolan ingurgite. Tout lui échappe, il sent sa vie lui glisser des doigts. Le journal entre ses mains lui divulgue de tristes nouvelles, comme d'habitude. Des nouvelles amères qui ternissent le goût des aliments. Il n'y peut rien, il fléchit seulement l'échine sous le poids de cette noirceur qui recouvre le monde.
Il enfile sa veste et sort de chez lui, clefs à la main. L'entrée du refuge se ferme. Le soleil l'inonde et la chaleur glisse sur son visage. Il est en retard. Le moteur gronde après quelques hésitations. Progressivement le jour gagne en saveur, il se prononce lentement. Des couleurs se répandent sur les branches, les lumières les traversent et viennent zébrer le sol.

Nolan est sur sa route comme un train sur ses rails. Les feux rouges, les maisons et les stops défilent au fur et à mesure qu'il roule. Il s'engage sur la voie express, au coeur de la forêt de Peaks Win. Un courant d'air à sa gauche, le chemin mystérieux qui disparaît dans le rétroviseur; comme hier, comme avant hier… Aujourd'hui pourtant, c'est différent, Nolan pense à lui, ce sentier dont il ne voit pas la fin, ce chemin qui se dirige vers ces choses qu'il ne connaît pas. Il devient rêveur, pensif. Ses pieds sur les pédales s'oublient eux-mêmes; la voiture, la route et le monde se font oublier également. Nolan est ailleurs, le sentier le captive et l'intrigue, l'attirant par son mystère.

C'est l'heure du repas, Nolan est dehors, assis sur un petit mur. Il mange son sandwich tranquillement, bouchée après bouchée. Son regard se perd vers la forêt. Le son de la scierie s'est éteint pour le temps d'une pause, le calme apaise les esprits emmêlés. Nolan aime ce moment, une sorte de flottement qui brise la monotonie de ces journées interminables. Il observe la forêt, serein, s'imprégnant de tous ses détails. Une masse verte et vivante qui lui laisse le temps de rêver, de partir… Mais pour aller où? Soudainement la sonnerie de la reprise retentit, brisant ses songes. Il abandonne ses pensées, se résigne, traînant doucement son corps vers l'usine. Il a toujours eu du mal à accepter sa routine, mais ce n'est plus l'heure de se plaindre.

Le grésillement des petites baffles disséminées se fait strident, la voix du responsable perce l'air : "Réunion dans le hangar, le patron veut vous dire un mot". Aucun des ouvriers n'avait déjà vu son visage. Ils affluent vers le hangar. Nolan est noyé par la foule. Les travailleurs sont au coude à coude, serrés les uns contre les autres. Le patron apparaît sur un balcon, au dessus de tous, supérieur, comme un dictateur face à son peuple. Il se racle la gorge et entame son discours : "Nous étions à la limite de la faillite… J'ai été contraint de vendre l'entreprise, la scierie sera détruite et un hôtel de luxe sera construit à sa place. Veuillez rentrer chez vous. Nous vous contacterons pour les modalités d'indemnités, merci de votre compréhension." Après une courte pause, le patron s'en va comme il est venu, dans une démarche saccadée, fatale… Les ouvriers sont restés debout comme des cure-dents, abasourdis. Un silence lourd, les scies sont immobiles, elles se taisent elles aussi. Les mots glacés de l'inconnu résonnent encore. Trois cents personnes abandonnées en l'espace d'un maigre instant. Dorénavant elles gisent sur le sol noyées dans la sciure…
Nolan s'échappe en courant, fendant la foule inerte. Que peut-il faire? Que deviendra-t-il?


Fuir est son seul désir; fuir et rouler vite… Il s'engouffre dans son pick-up et démarre en trombe dans un dérapage violent. Le volant est tourné machinalement vers la gauche, puis remis à sa place initiale. La voiture file à travers le paysage, fendant l'air brutalement. Les roues tournent à une vitesse folle, les jantes en rotation font apparaître des formes étranges, des images courtes et floues qui se répètent en boucle. Mais la lumière se penche sur la vallée, imperturbable et calme, transcendant la futilité des hommes. Une lumière constante qui parfois s'absente, s'efface, perçant timidement les nuages. Nolan ne la perçoit plus, il est pris d'une fièvre énervée, ses habitudes sont brisées et son futur remis en cause, tout est devenu incertain. Il ne sait ce qu'il fera demain, après-demain, ni du reste de sa vie… Il entrevoit sur le côté de la route le sentier. Entraîné par une pulsion soudaine Nolan pile, appuyant spontanément sur le frein et se range sur le bas coté. Son moteur s'éteint et le silence remplit l'espace, envahissant, un souffle puissant qui comble chaque recoin de la forêt.

Nolan demeure quelques minutes dans sa voiture. Il n'avait jamais pris le temps de prendre le temps, de le saisir à pleine main et d'en faire ce qu'il voulait. Les minutes flottent en apesanteur, tout est calme, tout se pose. Il se demande ce qu'il fait là, seul, au creux de la forêt à profiter des choses qui ont toujours été. Malgré tout, il se sent apaisé car rien ne l'atteint, et rien ne l'attend… Finalement, il se décide dans un soupir à sortir de la voiture.
La forêt frétille, vibre à ses oreilles, elle est vivante et vaste, un grouillement interminable. Il se tourne vers le sentier. Les arbres s'agrippent au sol, la terre est leur socle. Ils s'enracinent pour rester au même endroit jusqu'à leur déclin. Ils grandiront et tomberont avant d'avoir touché le ciel, restant les uns contre les autres pour se tenir chaud. Les arbres sont des compagnons d'éternité. Nolan se sent petit à leurs coté, il les regarde la tête tirée vers le haut, la nuque pliée.

La rumeur d'une rivière parvient doucement, le soleil doit sûrement y scintiller de mille éclats. Nolan est bercé par l'ambiance qui se dégage de l'étendue boisée, une paix constante et infaillible. Il est un maillon de la chaîne à nouveau, il se rassemble peu à peu, parvenant en harmonie avec ce qui l'entoure. Chaque bruissement le fait trembler; les branches mouvantes remuent l'air avec souplesse. Une odeur pure émane de l'endroit, légèrement humide, la forêt se retire lentement des étreintes de la pluie. La terre grumeleuse se mêle aux feuilles qui tapissent le sol. Elles sont prêtes à accueillir ses pas. Son pied s'enfonce légèrement dans la terre, il y met le second. Nolan s'avance prudemment.
Il est passé devant lui tant de fois sans ne jamais s'y engager, un simple courant d'air…

Nolan s'est enfin décidé, il ira au bout du chemin.