LA PETITE FILLE


L’arbre était grand et s’étirait loin vers le ciel. Les mains de la fille semblaient minuscules comparées à la taille du géant. Ses doigts glissaient le long des parois rugueuses, on aurait dit des canyons, de profondes cicatrices qui sillonnaient son corps jusqu’au houppier, là-bas tout en haut, où se déployait des milliers de feuilles. Les yeux de May brillaient d’émerveillement. Elle et l’arbre existaient tous les deux, libres, à ce moment, côte à côte, au milieu de la forêt. Elle imaginait ses racines plongées dans le sol et le noir complet.
May n’aurait pas pu être une racine. Elle avait peur de la nuit. Lorsqu’elle s’allongeait dans son lit, le soir, elle laissait la porte du couloir entrouverte. Alors, les maigres rayons de lumière venaient se poser sur les murs blancs de sa chambre, juste assez pour la réconforter. Vivre le jour était facile. Tout se trouvait à portée de vue, elle pouvait reconnaître le monde. Elle avait l’habitude. La nuit, tout était différent. C’était le moment où l’univers avait rendez-vous avec l’invisible. Là où vivaient les choses entre le vrai et le faux, où les « autres » se cachaient, tapis dans la pénombre. Ils pouvaient surgir à tout moment : sous le lit, derrière les rideaux, devant la vieille armoire... C’était l’un de ces rares moment où l’on ne contrôlait rien. Durant le jour, les grandes personnes traitaient les choses comme des animaux de compagnie, tentant de les dresser pour qu’ils  puissent mieux les servir, pour se rassurer.
(et tout ce qui nous entoure se retrouve influencé)
Mais la nuit, les gens ne pouvaient plus rien. On ne peut pas dompter ce qu’on ne peut pas voir. May trouvait incroyable que l’on ait si peur alors que la plupart des autres animaux ne reculaient devant rien. Au contraire, ils évoluaient à pas de loup le soir, confiants, tandis que beaucoup d’entre nous sombraient dans le sommeil.

Si seulement on pouvait être différent. Si May avait été la partie d’un arbre, elle aurait sûrement été une feuille. Perchée tout en haut de l’arbre, elle aurait pu regarder le monde. Tous les jours elle aurait voyagé vers les différents endroits que partage l’horizon : un jour une montagne, le suivant une plaine. Là-haut, tout serait différent, parce que là-haut elle serait libre. Il n’y aurait plus de devoir à rendre, de mots, de chambre à ranger, de métier à trouver. Là-haut, il n’y aurait rien d’autre que la vie. May imaginait déjà des oiseaux se poser sur sa branche, ses discussions avec les autres feuilles... Elles parleraient des saisons, de la beauté de la forêt, et de tout ce dont elles étaient témoins depuis le sommet.

Les êtres humains se cachent souvent de la pluie, mais lorsqu’on est une feuille, on danse au rythme de l’eau qui tombe, ça devient une fête. Les gouttes feraient du trampoline sur sa surface, le monde entier s’agiterait, et il y aurait juste le son des feuilles sous la pluie, comme une vieille chanson connue de tous.
Si elle était une feuille, May chanterait avec la pluie ou le vent. Avec les habitants des environs, ils formeraient un grand orchestre vert.
L’automne serait sa saison préférée, car elle pourrait enfin voler, virevolter vers le sol avec ses amies qui, une par une, se détacheraient des branches. Elles se retrouveraient toutes en bas, au pieds de l’arbre, comparant en riant l’aventure de la descente. Enlacées lentement par la terre, elles s’allongeraient sur la surface de la forêt, prêtes à se laisser bercer, pour remonter plus tard, tout doucement à l’intérieur du tronc, naviguant dans les canaux, leurs corps plongés dans la sève. Elles feraient finalement peau neuve sur une autre branche. Une nouvelle feuille.

Être humain, c’était trop compliqué. Tout était brouillon dans la tête, des fois on ne savait plus vraiment pourquoi on était là. Il y avait des vagues d’idées et d’envies qui venaient constamment animer les pensées, mais tout se transformait en rêves inutiles, car les adultes semblaient toujours dire que rien n’était possible... Les adultes avaient tort. Il existait forcément un moyen de devenir une feuille. Il y avait sûrement, dans un pays lointain, un magicien qui connaissait la formule magique. May irait à sa recherche un jour.
Pour le moment elle ne voulait pas vraiment quitter ses parents, mais quand elle serait grande elle trouvait le sage, et deviendrait une feuille.
Ses parents ne comprendraient peut-être pas, mais ils pourraient venir la voir. Ils grimperaient au sommet de l’arbre et se poseraient sur sa branche pour prendre de ses nouvelles, ils mangeraient leur pique-nique tandis qu’elle continuerait de boire le soleil.
On lui disait souvent qu’elle était nulle en géographie, mais si May était une feuille, elle pourrait faire d’énormes progrès. De là-haut, elle pourrait voir tous les pays et y planter des drapeaux imaginaires, afin de mieux s’en souvenir. Quand ses parents viendraient la voir, ils lui demanderaient « Où se trouve l’Espagne ? » et alors May pointerait du bout de ses nervures une direction et dirait « juste là, entre le clocher et la grosse montagne ! ». Sa maman serait si fière qu’elle la caresserait sûrement du bout de ses longs doigts, tout doucement...

Les adultes disent qu’il faut prendre du recul, mais May pensait que prendre du recul ça voulait dire voir un peu moins bien. Ou alors, s’ils disaient vrai, car on dit que les adultes ont toujours raison, alors elle trouvait qu’il fallait prendre du recul verticalement. Si tout le monde montait dans les arbres, peut-être que tout irait mieux, parce que tout le monde aurait du recul depuis là-haut. Les choses seraient plus petites, et alors les problèmes auraient moins d’importance. Tous les soucis deviendraient des petits points alignés sur le sol, et ils seraient tellement loin que le monde entier lèverait la tête ! Alors, tout le monde pourrait voir comme le monde est beau et comme le ciel est bleu parfois. Ils pourraient admirer toutes ces étendues magiques qui se déroulent à perte de vue, comme dans les documentaires devant lesquels s’endormait papy le soir.
Papy était parti, mais elle savait qu’elle pouvait encore compter sur lui. Elle le sentait, elle l’entendait. Il était encore tout chaud, il y avait un peu de lui dans l’arbre. Quand elle sera une feuille se sera comme le rejoindre et il pourra finir de lui raconter ses histoires.
Papy avait passé sa vie dans la forêt. Seulement, un jour, il avait eu un accident et ne pouvait plus marcher, mais il n’avait jamais arrêté d’aimer les arbres. C’est pour ça qu’il regardait ses documentaires, observant les oiseaux s’agiter de branche en branche, bloqué dans le creux de sa chaise.
Maintenant, May avait vraiment hâte d’être grande pour aller trouver le sage. Elle savait qu’il y avait beaucoup de choses ennuyantes à faire avant d’y parvenir, mais elle allait s’accrocher pour exhausser ses rêves. Les adultes essayeraient de la décourager, mais jamais elle n’abandonnerait.

May agrippa la première branche et souleva son corps, glissant doucement le long de l’écorce, tout en tirant ses genoux vers le haut. Quelques efforts et elle se retrouva assise. Déjà le sol paraissait loin, l’endroit où tout se déplace sans ne jamais prendre le temps de s’arrêter. Elle avait encore du chemin à parcourir. Même si ce n’était pas très haut, elle se sentait déjà pousser des ailes. Elle savait qu’un jour elle deviendrait une feuille, et resterait là pour l’éternité.
 
Un écho résonna un peu plus loin.

« ..ay.. re..scend.. »
Un rythme saccadé, on aurait dit des mots, incomplets, indéchiffrables, des hiéroglyphes dans l’air.
Le son s’intensifiait, tentant de l’attraper, comme pour l’arracher de l’arbre. May se sentait si bien qu’elle n’y prêtait pas attention, l’oubliant immédiatement dans l’instant. Tout lui paraissait désormais lointain, rien n’avait plus d’importance que ce moment et l’état dans lequel elle était : ici, maintenant, sur cette branche, comme une feuille, oscillant doucement avec le vent qui se faufilait sous la canope, une légère brise lui caressant les jambes suspendues dans le vide.
Elle resta ainsi pendant un long moment, les yeux perdus dans les formes vertes, un léger sourire aux lèvres, contemplant la forêt.

Au bout d’un moment, May sentit une légère pression sur son bras. Elle crut d’abord que c’était un oiseau ou une branche qui s’était posé là. Elle tourna doucement la tête, c’était une main qui agrippait fermement son avant bras, la main de sa mère. Elle se tourna vers elle. Son visage semblait préoccupé, comme démangé par une invasion de problèmes.
Il y avait un mélange de beaucoup de choses dans ses yeux; au début May ne vu que la colère, mais derrière ses pupilles, plus loin, pour la première fois, May aperçut des choses qu’elle n’avait jamais vu auparavant : de la fatigue et de l’ennui. Puis, un peu plus au fond, vers le centre, dans une grande salle, elle découvrit de la peine, allongée au fond de sa mère comme un long tapis sur lequel reposait tout le reste.
May étira ses bras vers elle, et se mît à la serrer fort contre elle, aussi fort qu’elle le pouvait, comme pour la rassurer. Le corps de sa mère, crispé et vibrant au début, s’abandonna peu à peu, fondant doucement sur sa fille. Ce qui était tendu se relâcha, et tout ce qui s’était érigé jour après jour, accumulé en piles gigantesques, s’effondra sur le tapis, finalement réduit en cendres.
May sentit des larmes couler lentement le long de son petit cou, sur son épaule, puis le long de son bras, jusqu’à son coude où elles tombèrent une à une sur l’écorce rugueuse.

« May... S’il te plait... Redescend. »