La Chaise et la Table


Le vent soufflait dehors. Il courbait la pelouse par petites rafales, et les ondulations laissaient apparaître la face cachée des brins d’herbe, changeant par à-coup la couleur de la plaine. On les avait posées là, étrangement, la chaise et la table. Elles n’y étaient pas depuis longtemps, on le voyait parce qu’elles n’avaient pas encore pris racine dans la terre. Elles étaient simplement posées sur l’herbe humide. On aurait dit un tableau, une nature morte mettant en scène deux meubles dans un endroit inattendu. L’automne avait laissé ses feuilles tapisser le sol du terrain, et l’espace entre les arbres laissait entrevoir le lac sombre qui s’étendait calmement au pied des montagnes. La table et la chaise étaient tournées vers ce merveilleux paysage et on aurait dit qu’elles se tenaient la main, libres face à l’étendue sauvage. Elles avaient été témoins du va-et-vient des hommes toute leur vie, mais ce jour là, pour une raison qu’elles ignoraient, on les avait traînées vers l’extérieur, devant la maison. Elles avaient été transportées, planant au-dessus du sol, des mains fermes agrippant leurs rebords, pour être posées là, dans cet endroit qu’elles imaginaient depuis des années : l’extérieur. Elles étaient perturbées, mal à l’aise et sans repères ; leurs pieds attiraient déjà de nombreux insectes, qui voyaient là une opportunité pour se loger. Plusieurs d’entre eux s’étaient déjà mis à grimper le bois pour s’y nourrir, d’autres agissaient en simples touristes, arpentant les parois lisses, tandis qu’une araignée donnait naissance à sa toile sous l’assise.

La chaise et la table se faisaient ronger, immobiles, sans émettre un cri, sans émettre aucun son, comme de gigantesques abris tombés du ciel, nouveaux reliefs dans ce paysage inchangé depuis si longtemps. Elles étaient muettes, attendant qu’on vienne les délivrer, regrettant le confort de l’intérieur, le crépitement du feu et le corps chaud des hommes auprès d’elles. La maison leur était inaccessible et pourtant si proche, juste derrière elles, à quelques mètres.


                                *

Enclavée entre les sommets des montagnes, il y avait la maison isolée qui faisait face au lac. Du lierre rouge grimpait sur sa façade, zigzaguant entres ses marques de moisissures et sa peinture blanche écaillée.
C’était la maison du temps, baignée d’une atmosphère mystique, comme si elle avait toujours été là, depuis l’éternité, à se tenir debout tandis que des familles s’étaient succédées.
Des enfants avaient grandit en elle, ils avaient été comme les siens, et les histoires de la veille flottaient encore dans les chambres. Ils avaient couru sur son plancher, chacun se ruant vers une cachette tandis que les lattes grinçaient sous le poids de leurs rires.
À l’arrivée du soir, des chiens avaient aboyé devant sa porte, sales et trempés, priant pour qu’on les laisse entrer. Elle avait été un refuge, un abri mouvant lors des grandes tempêtes, abritant des feux réconfortant où tout le monde se réunissait sous des couvertures. Mais ce qui se passait ce jour là n’était jamais arrivé, et la maison observait tristement les deux meubles posés dehors, sur ce sol étrange qu’elle n’avait jamais foulé.


                                *


À l’extérieur, sur la chaise, il y avait Anna, la propriétaire, entourée d’une atmosphère pesante, comme si rien n’avait existé autour d’elle, le vide avant, le vide après. Elle se tenait là, sur la chaise, dignement, dans une position rigide. Tout son corps s’élançait vers le haut, tiré par un fil invisible qui la déployait vers le ciel, l’arrachant lentement à la gravité. En sens inverse, ses cheveux longs formaient une épaisse rivière  coulant sur ses épaules, et leur teinte noire lui donnait une allure tragique. Ses yeux clairs se démarquaient sur son visage, ils étaient fixés sur une chose qu’elle ne regardait pas vraiment, et sur les parois de sa vision, Anna ne pouvait faire la différence entre le sommet des montagnes et les nuages, les formes se fondaient les unes dans les autres pour devenir une énorme masse blanche et cotonneuse. Le singulier n’existait plus, tout se reliait en un réseau gigantesque de fils entremêlés, et aux yeux d’Anna, le monde était devenu racines. Elle baignait dans cette abondance informe, sans raison et sans comprendre, ballotée par cet endroit où ses croyances étaient dépourvues de sens, et où ses pensées n’avaient plus lieu d’être ; un endroit où l’arbre n’est plus un arbre et où le lac n’est plus un lac, un endroit où il n’y a plus que le tout.
Elle s’était retrouvée sur une longue plage qui s’étendait à perte de vue, longeant le lac devenu immense. Des cris d’enfants s’étaient mis à courir sur l’eau froide, la percutant de plein fouet. Les rafales de sons l’ébranlaient comme un vieil immeuble surprit par un tremblement de terre, ses fenêtres vibraient jusqu’à se briser, et des éclats de larmes se répandaient autour d’elle, humidifiant le sable. Les rafales s’intensifiaient tandis que le ciel devenait de plus en plus sombre. On pouvait sentir l’électricité et le poids des nuages. L’air entier s’était contracté. Les cheveux d’Anna s’étaient plaqués contre son cou, mouillés, épousant la forme de sa nuque. Ses doigts de pieds formaient des crochets, enfoncés dans le sable, ils tentaient de s’enraciner, résistants aux vibrations, encore pâles et comprimés par des chaussures trop serrées. Elle s’en était débarrassé un peu plus tôt, les chaussures gisaient dans un flaque froide, et sombraient dans la terre trempée. Anna pensa qu’un jour, un râteau retirerait du sol les lambeaux de cuir, et aux yeux de l’enfant, les chaussures seront devenues trésor.
Le sable formait un désert miniature aux milliards de dunes qui semblaient s’étendre à l’infini, et son regard s’y perdait, tandis que les rafales persistaient. Ses racines commençaient à se détacher du sol meuble, elle basculait lentement en arrière, dans une chute lente, une géante tombée du ciel, sombrant dans un bain jaune.


                                *

Anna fût soudainement arrachée à son état, ses yeux étaient restés ouverts pendant tout ce temps, mais ils n’avaient rien vu, et le vent soufflait toujours. La porte de la maison avait été laissé grande ouverte, et l’eau était sur le feu dans la cuisine. Elle ne supportait pas le bruit strident de l’air comprimé que faisait la bouilloire, elle se leva et s’en alla la chercher avant que l’eau ne boue. Son corps se déplaçait rapidement au-dessus du sol, comme poussé par le vent, on aurait dit qu’elle se déplaçait les yeux fermés, guidée par autre chose. Ses gestes étaient machinaux, automatiques, elle ne mettait aucune réflexion dans ce qu’elle faisait. Ses mains s’activaient rapidement, agitées par l’habitude : prendre la bouilloire, la déposer, attraper une tasse plus loin sur l’étagère, enlever le couvercle. Mais lorsqu’elle commença à verser l’eau dans la théière, ses mouvements s’étaient tus, ses yeux s’étaient mis à fixer l’écoulement du liquide qui formait une longue spirale régulière. La cascade provoquait un débordement sombre dans le creux du récipient, et la noirceur de la fonte donnait à l’eau la consistance du pétrole. Anna se sentait comme au-dessus d’un gouffre, retenant sa respiration, comme si elle se noyait dans l’air, suffoquant tandis qu’une chose sans mots émergeait en elle, une immense douleur qui s’était cachée au fond de son corps, se réveilla. Elle détourna brusquement le regard et se remit à inhaler l’air, essoufflée, reprenant ses esprits, appuyée contre le rebord du plan de travail. Anna saisit la tasse et se hâta vers l’extérieur, courant à toute vitesse, fuyant son angoisse, pieds nus dans l’herbe tandis que ses mouvements précipités agitaient sa robe blanche. Elle se rassît rapidement sur la chaise, comme si quelqu’un aurait pu voler sa place. Alors qu’elle commençait à se détendre, ses cheveux furent ramenés par le vent et retombèrent lentement sur ses épaules. Elle se sentait en sécurité, dans sa forteresse, là, sur la chaise, où l’air était léger. Autre part, tout semblait lui glisser des doigts, tout s’effondrait au contact de sa présence et elle perdait le contrôle.
Anna avait maintenant posé ses deux coudes sur la table, lançant de longues respirations dans l’atmosphère, et sa peau blanche luisait avec clarté. Elle aurait pu se tenir là depuis l’éternité, n’ayant jamais laissé cet endroit, continuant à prendre racine peu à peu, jusqu’à se plier sous le poids du vent.
Anna porta la tasse à ses lèvres, mais l’eau était tiède, et elle déglutit la gorgée avec un soupir.


                                *


Les insectes s’affairaient toujours sur les pieds de la chaise et de la table, mais une grande partie était attirée par autre chose. On apercevait des colonnes de ces petits êtres se diriger vers le lac à travers les hautes herbes, comme un pèlerinage. Mais si l’on suivait des yeux la procession, on pouvait voir quelqu’un un peu plus loin, étendu sur le sol. Son corps était blanc et son visage sans expression. Ses cheveux bruns étaient en désordre au sommet de sa tête et se plaquaient le long de son visage. L’eau les avait rendu noirs, plus noirs que jamais.
La barque continuait à dériver sur la surface, sans personne pour la diriger, les rames bringuebalantes sur les côtés. La mère ne comprenait pas, ce n’était pas son fils étendu à coté d’elle, c’était un gouffre, un vide béant, si profond que son cerveau ne parvenait pas à en discerner les bords, ou à en estimer la profondeur. Elle buvait simplement son thé tiède, avec calme, le visage fermé, concentrée sur la vue qu’elle connaissait si bien, comme si elle voulait s’y noyer elle aussi. Son regard était déterminé mais confus, elle tremblait mais ne semblait pas s’en rendre compte, et des gouttes de thé tombaient une à une sur sa robe blanche, laissant apparaître peu à peu une multitude de tâches brunes, aussi rondes les unes que les autres.

                                 *

Le soleil avait maintenant émergé des nuages, juste au-dessus des montagnes, le paysage baignait dans la lumière. Anna prenait des bouffées d’air en fermant les yeux, ressentant la puissance, l’étreinte chaleureuse sur son visage, la force du lieu et des éléments, tandis que les milliers de gouttelettes qu’avait laissé la pluie brillaient dans l’herbe. C’était comme si tout se réveillait. Le corps du garçon allongé dans l’herbe s’était mit à illuminer l’espace, éclairant par reflets le visage de sa mère assise à ses cotés. Elle pouvait le voir maintenant, son fils, étendu sur le sol. Anna se leva légère, ses pieds nus frissonnants dans l’herbe trempée, et s’accroupit contre son flanc, déposant délicatement sa tête contre son torse.
Il était dur et froid.
Elle ne pleurait pas, ce n’était pas des adieux mais une réunion, comme au départ d’un voyage. Ils partaient tout les deux, s’évaporant lentement, côte à côte, se vidant de leur eau, la laissant aux nuages, car ils n’en avaient plus besoin. Ils se donnaient à la terre, pour aller dans les fleuves, puis rejoindre la mer. Elle partait avec lui parce qu’il fallait s’ensevelir et il n’y avait plus rien au monde à part eux, tous les deux allongés dans l’herbe, enlacés par le soleil montant, tandis que l’eau dans l’herbe formait des colonnes de fumée, s’échappant vers le ciel.

 
                                *


La forêt s’étendait sur des kilomètres et glissait sur le flanc des montagnes, se déversant vers le village en contrebas. Un espace vierge, inchangé depuis des millénaires, où la mousse tapissait le sol, s’étalant sur chaque chose comme si elle voulait les protéger de l’air. Les troncs et leurs milliers de branches s’étiraient vers le ciel, tordus, s’adonnant à une danse imperceptible, lente comme le levé du jour. De gigantesques roches parsemaient la forêt, semblant tout droit tomber du ciel. Des anciens racontaient qu’à une époque, des géants avaient pour habitude de se lancer des pierres depuis les sommets, pour régler leurs différents.
Steve n’y pensait pas, la voiture éjectait les graviers sur les côtés de la route, laissant derrière elle un épais nuage de poussière et le bruit d’un continuel dérapage. Les oiseaux s’enfuyaient à son approche, s’envolant par nuées depuis la cime des arbres. Les lacets se déroulaient, interminables, se faufilant comme des serpents à travers la forêt.
Il était heureux, le soleil venait de réapparaître en amont et l’épais rideau de pluie sombre glissait vers la vallée. Le volume était au maximum et des chansons folk s’égosillaient dans les haut-parleurs. Ses doigts tapotaient en rythme sur le volant, et il chantait à tue-tête, tout en manœuvrant la voiture dans les virages incessants. Son visage souriant était surmonté par un chapeau de cow-boy qui embaumait la voiture d’une odeur de cuir neuf. Il l’avait vu en traversant le village sur le chemin du retour. Il l’avait acheté pour quelques billets et pensait à la réaction qu’allait avoir son fils.

Steve tira fermement sur le frein à main, retira les clefs et sortit de la voiture en arrangeant son chapeau, choisissant de passer par la porte de derrière pour mieux les surprendre. Il avait adopter une allure de western, le sourire aux lèvres, les pouces insérés dans les lanières de son jean.
Alors qu’il rentrait, il fût étonné par l’atmosphère ambiante : tout semblait suspendu, sans aucune gravité, et la poussière flottait dans la lumière, comme si la maison était devenue le vestige d’une catastrophe atomique.

« Anna! Clive! Venez voir! »

Steve arpenta les pièces, sans trouver personne.

« Anna! Clive! »

Ils descendait les escaliers à toute allure, puis les remontait aussitôt, s’arrêtant brusquement pour tendre l’oreille, suspectant le moindre bruit qui aurait pu trahir leur cachette.

« Allez! Montrez-vous! »

En bas, la porte d’entrée était grande ouverte et baignait le salon d’une couleur jaune chaleureuse. On aurait dit que le soleil était à l’intérieur. Steve avança en écartant les rayons de lumière, et s’engouffra dehors, jetant des regards un peu partout.
Le sourire de Steve devenait inquiet. Il y avait les deux meubles du salon posés sur l’herbe, et un peu plus loin, au bord du lac, une tâche blanche. Il s’y dirigea lentement, tout en continuant à regarder autour de lui.

« Anna ? »

C’était une petite pile d’habits. Sur le dessus, il reconnut la robe blanche de sa femme, des tâches brunes parsemaient la moitié du tissu. Les habits de son fils étaient juste sous la robe, disposés sur le sol comme un enfant prépare ses habits le matin, créant un corps imaginaire allongé sur le lit.

Il n’y avait rien que le silence autour de Steve, la chaleur du soleil et le silence. Étrangement, il n’était plus vraiment inquiet. Il se laissa aller sur le sol, juste contre les habits, ferma les yeux, respirant le parfum laissé par sa femme et son fils, tandis qu’un sourire naissait sur ses lèvres.