EWENN

    Le ciel était apaisant, vaste et bleu, juste entravé par quelques nervures blanches. L'atmosphère perdait en lourdeur peu à peu, comme si soudainement tout allait s'arranger. Le levé du jour avait toujours été un refuge, un instant où tout était léger, un instant où le temps n'était plus. Et ce matin là, l'univers entier se réduisait à cette place déserte où Ewenn était assit. À cette heure, le quartier était calme, et la ville était une forêt d'isolements. Il y avait le retentissement lointain des rayons d'un vélo, le bruissement d'une télé dans un salon, une odeur de lessive et l'air vif qui mordait le visage. Autour d'Ewenn, les arbres se tenaient debout, grands et forts, ancrés dans le sol. Ils se dénudaient doucement en attendant l'hiver, se délestant de leurs feuilles. Il les regardait, immobile comme une statue, fait d'une unique matière, épousant la forme du banc. Une statue au milieu de l'esplanade, expirant dans l'air froid par longs intervalles, observant la vapeur provoquée avancer lentement devant elle, pour disparaitre aussitôt.
Il avait toujours eu le sentiment d'être éparpillé, comme ces flaques nées dans la nuit qui jonchent les trottoirs. Il était venu se réfugier ici dans le silence, tôt le matin, juste avant que la ville ne se remette en marche. Il avait un travail, des amis, une famille, un trois pièces. Pourtant plus rien ne pouvait le combler, il y avait ce nuage qui s'était mît à le suivre partout où il allait. Son seul souhait était de le chasser, mais personne n'était capable d'attraper un nuage, c'était impossible. Et chaque jour, tout en marchant, il observait avec impuissance les choses perdre de leur saveur au simple contact de ses yeux.
Ewenn avait l'air calme, assis dans le début du jour, mais il ne se passait pas un instant sans qu'il ne veuille se mettre à crier, un cri de rage qui aurait tout anéanti. Il imaginait sa propre implosion, ici, au milieu des rues vides. Il se serait mît debout, hurlant à pleins poumons, la bouche ouverte et les dents à l'air. Son visage se serait contracté, des larmes auraient coulé au fond de sa gorge lui laissant le goût du sel. Il aurait couru au milieu des routes, brisant tout sur son passage. Une pluie battante l'aurait trempé, collant ses habits à sa peau. Il se serait projeté contre le sol. Il se serait heurté contre les murs. Il aurait tout dévasté jusqu'à la dernière parcelle de terre, accompagnant la cru des fleuves, il se serait levé et aurait tout emporté avec lui, laissant le monde à la merci de l'eau.  Alors le calme aurait régné après la tempête, ne laissant de place pour aucun morceau de sol et les océans n'auraient plus d'obstacles, plus de phares, plus de falaises ni de récifs contre lesquels se battre. Le monde serait devenu un gigantesque ressac, se répercutant contre lui-même.

Il était l'heure à laquelle les choses s'animaient habituellement, mais la rumeur matinale s'était tue et la place était toujours déserte, comme si la ville prolongeait son repos. Ewenn était enveloppé par le silence et regardait autour de lui. Rien. Tout était en suspension. Il était attentif au moindre bruit, jusqu'à se rendre sourd. L'air était doté d'une épaisseur inhabituelle et quelque chose émergeait doucement, un bruit retentissant, comme des sabots contre le sol.
Le son se répercutait dans les moindres recoins de la ville, de plus en plus fort, sur les murs, sur les pavés et les surfaces lisses des milliers de fenêtres.
Il était le seul son, unique, et résonnait en direction de la place vide.
Tac-tac.  
Tout vibrait à son rythme.
Tac-tac.
Et maintenant, la ville entière se résumait à lui.
Tac-tac.
Tout à coup, le son s'arrêta net, sans prévenir. Ewenn releva la tête. Une jument sauvage se tenait devant lui. Elle était à l'arrêt et tournait son grand visage dans sa direction, somptueuse dans le levé du jour. Pendant qu'elle commençait à se diriger vers lui, il était resté immobile, assit, là, sur son banc. Il l'avait regardé venir, pétrifié par la force qui émanait de l'animal. Au bout d'un moment, il sentit sa respiration, puis il porta lentement sa main jusqu'à son museau, d'un geste hésitant, un peu maladroit. Il caressait son pelage. Ses mains tremblaient. Le regard de la jument avait la profondeur d'un lac, ses grands yeux noirs étaient comme des pierres rondes qu'aurait poli le va et vient de la mer. Sa respiration était tiède, le souffle chaud sortait de ses grands naseaux comme une courte brume et humidifiait son visage. Ewenn était réconforté par cette chaleur amicale qui se répandait à la surface de ses joues. Il avait l'impression qu'il n'y avait que lui, elle, et ce souffle chaud, le reste n'avait pas d'importance, le reste n'était plus rien pour eux. C'était le souffle de la vie. Tous ces immeubles, ces rues, ces feux tricolores et tout ces hommes. C'était comme si Ewenn apercevait les cendres de toutes ces choses, les cendres du monde, comme s'il avait découvert qu'au final tout n'avait servi à rien. Il n'y avait que la jument et lui, au milieu de cet immense ville figée que pétrifiait un vent glacial, et avant, il n'y avait rien d'autre. Ewenn flottait, libre comme l'air, apercevant enfin plus loin devant lui, l'éclat de son phare, là où il devait être. Là où tout serait à sa place.
Il se tenait maintenant debout. La jument s'était mise de profil pour qu'Ewenn puisse grimper sur elle. Un sentiment d'assurance l'enveloppait, il était prêt. La jument s'élança aussitôt, et pendant qu'elle accélérait Ewenn s'agrippait fermement à sa crinière. Ils furent vite au galop et un vent violent se heurtait à eux. Les rues et les routes étaient désertes. Il n'y avait rien ni personne, excepté le retentissement de la course effrénée, seulement eux et le courant d'air qu'ils provoquaient. Les choses défilaient de tous les cotés, Ewenn se sentait vivant, un sourire réveillait son visage et l'illuminait tout entier. Il sentait son coeur battre et ses muscles se raidir. Son sang coulait à flot,  dans les moindres recoins de son corps. Toutes ces années, il avait été le croquis de lui-même, mais, aujourd'hui, il prenait enfin forme, on le dotait de couleurs et de traits plus fins. Aujourd'hui, on l'avait pourvu d'un mouvement. Une brique le sortit de son euphorie, elle était tombée du ciel. En regardant autour de lui, il se rendît compte que tout s'effondrait de part en part. Il n'en croyait pas ses yeux. Le sol engloutissait la ville. Des pans d'immeubles entiers se désagrégeaient jusqu'à se détacher entièrement, s'abattant par terre dans un fracas infernal. L'effondrement provoquait  de grands nuages de cendres dans le ciel et un gigantesque ouragan de particules se mettait à gronder autour d'eux. Les débris tapissaient l'horizon, une jungle de ciment, des lianes de fer gigantesques. Au loin, des chutes de glace crépitaient dans l'océan et les choses s'étaient mises à fondre. Il n'y avait aucun corps. Les gens étaient déjà partis. C'était seulement l'hiver et la ville fanait bruyamment. Ewenn et la jument continuaient de s'élancer sur les décombres, tandis que monde entier se disloquait.

Ewenn était encore étourdi par le bruit de la ville anéantie lorsqu'il reprît ses esprit. A présent, tout était calme et apaisé. La ville s'était changée en désert. Le monde était jaune et des dunes de sable ondulaient à perte de vue. De la poussière à la poussière. L'univers y était revenu. Le paysage tremblait avec la chaleur, c'était comme dans un rêve, comme un mirage. Tout paraissait mieux, plus simple et plus limpide. Chaque grain de sable brillait, on pouvait les distinguer un à un, mais ils formaient un tout, une masse harmonieuse.
Ewenn ne le perçut pas immédiatement mais un Touareg se tenait là, immobile sur son cheval blanc. C'était un homme du désert au regard perçant, comme cristallisé par le sable. Son corps était drapé d'un tissu bleu ciel et on ne voyait pas son visage, seulement ses yeux et ses mains.
De loin on aurait dit que le Touareg était une goutte d'eau qui se promenait sur les crêtes. Une goutte d'eau à la recherche d'un oasis où se loger. Ewenn s'approcha de lui en souriant, puis s'arrêta.
Les chevaux se reniflaient, ils faisaient connaissance, tandis qu'eux se regardaient.
« Bonjour. Connaissez-vous un endroit où je puisse aller? ».
Les pupilles de l'homme engloutissaient toute la lumière, elles étaient des puits sans fonds. Le Touareg mît du temps à répondre, ils se regardèrent longuement mais pendant ce temps, Ewenn n'avait pensé à rien.
L'homme du désert rompit finalement le silence.
« Va où bon te semble mon ami, tu sauras où aller. »
Le touareg s'éloigna aussitôt, s'évaporant comme il était venu.
Ewenn crut voir le scintillement de la mer au loin et s'en alla dans cette direction. C'était comme s'il avait trouvé le moyen d’appréhender le réel avec légèreté, il parcourait les dunes, heureux, pendant que le vent les déplaçait lentement, les menant elles et lui vers la fin de la terre.

Après deux heures de route, il descendit de la jument. L'océan s'étendait devant lui, gigantesque et fier, et juste derrière lui se couchait le soleil. Le grand disque orange s'enfonçait lentement dans l'eau, sans qu'on ne puisse distinguer son mouvement.
Allongé, Ewenn s'imprégnait de sa lumière.
Il s'endormit tandis que la dernière lueur fanait sous l'horizon.
Tout allait bien.

                        *

Ewenn se réveilla sur son banc, sa tête lui faisait mal et ses yeux ne voyaient rien, comme si on les avaient plongés dans le noir pendant trop longtemps.
La place n'était plus déserte.
La ville s'était réveillée depuis un moment déjà et le monde avait reprit son cour.
Un flot discontinu de passants défilait devant lui et leurs voix volaient dans tous les sens.

Ewenn avait refermé ses yeux, essayant d'isoler le bruit d'un sabot.
Mais il n'avait plus qu'à attendre, dans le bruit ambiant, que le matin revienne.